Cette diversité d'approches s'enracine dans la diversité des recherches conduites par Georges Devereux (1908-1985). Né en Hongrie, Devereux vient à Paris suivre l'enseignement de Marcel Mauss avant de séjourner chez les Mohaves de Californie et les Sédangs Moïs du Viêt-nam. Grâce à une double formation d'ethnologue et de psychanalyste, il consacre ses premiers travaux aux représentations des désordres psychiques chez les Indiens mohaves, puis il travaille aux États-Unis comme clinicien privé et comme praticien dans diverses institutions hospitalières, avant de s'installer à Paris, en 1963, pour enseigner à l'École pratique des hautes études.

C'est en collaborant avec des psychiatres du Veteran Hospital de Topeka (Kansas), chargés de soigner d'anciens combattants de la Seconde Guerre mondiale, que Devereux élabore les principes d'une psychothérapie adaptée à la diversité culturelle: évaluer les symptômes organiques et fonctionnels des patients par rapport au sens que leur reconnaît leur culture d'origine; recourir aux représentations indigènes pour donner forme aux processus psychiques que déclenche la cure. Par exemple, conduisant la psychothérapie d'un Indien des plaines, Devereux encourage l'assimilation que le patient opère entre son thérapeute et l'esprit gardien – être surnaturel dont la protection est acquise à la puberté au moyen de visions – pour orienter la relation transférentielle qui rendra possible la cure. De même, l'identification par les Indiens des plaines des rêves et des visions à des événements réels, à travers lesquels les puissances surnaturelles dictent au rêveur des règles de conduite, incite le thérapeute à renoncer aux interprétations psychanalytiques du contenu inconscient des rêves pour réactiver chez son patient les usages traditionnels de l'activité onirique.

Comme pratique thérapeutique s'adressant dans la plupart des cas à des malades soumis à des formes plus ou moins violentes d'acculturation, l'ethnopsychiatrie se caractérise donc par l'attention portée à la manière dont les individus infléchissent et manipulent les éléments de leur culture d'origine en fonction de leurs conflits personnels. Elle se donne pour objectif préférentiel moins l'intégration à la société traditionnelle, bien souvent en voie de disparition, que la capacité d'adaptation aux exigences de nouveaux contextes culturels.